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jeudi 19 février 2015

Souvenirs du Japon





« Motomashi » 

J'ai relevé le col de mon blouson, il tombe une de ces petites pluies fines du mois de novembre. Je viens juste de sortir de l'enceinte du port, je longe la grande avenue qui me mène au centre ville, je vois les lumières blanches des voitures à travers le crachin et la demi-clarté du jour finissant, le bruit de la circulation me fait comme un bourdonnement dans les oreilles, j'ai hâte d'arriver à la petite place qui me fera quitter ce quartier terne et blafard, semblable à tout les quartiers maritimes du monde. Le port de Kobé ressemble à tout les grands ports que j'ai vu autour de la terre, en ville les maisons ont l'air d'énormes cubes de béton, strictes et sans aucune fantaisie.
Je peux enfin traverser cette grande et bruyante avenue, en prenant bien garde d'attendre mon tour aux feux pour les piétons... ici je ne suis pas en France !  J'aurais vraiment l'air d'un fou si je passais au milieu de la circulation. Je suis à présent dans un endroit plus calme, la pluie continue de tomber, quand je vois un parapluie s'ouvrir au-dessus de moi... Surprise ! Une âme compatissante a eu pitié du petit jeune homme pressé et trempé que je suis, et m'a mis à l'abri des intempéries sous son toit de tissus.
Nous marchons côte à côte… Elle a l'air si gentille cette vieille dame ! Elle me regarde en riant, nous marchons sans nous parler... "Un p'tit coin de parapluie contre un coin de paradis"... Ce simple geste me réchauffe le cœur autant qu'il me surprend… Comment une vieille dame japonaise a pu avoir une telle réaction envers un jeune occidental qu'elle ne connait pas ? Je n’imagine pas un Français avoir le même comportement vis à vis d'un étranger.
Nous arrivons à l'entrée de Motomashi, je ne peux que dire un des rares mots japonais que je connais : "Aligato !", je sais que cela veut dire "merci"... la brave dame me sourit, toute la gentillesse et la malice du monde se lisent dans son regard, elle ne m'a pas dit une parole, mais j'ai gardé pour toute ma vie la lumière et la bonté de son visage, elle baisse la tête cérémonieusement et s'en va à petits pas le long du trottoir... J'ai imprimé pour toujours ce moment de bonheur.

Motomashi... Une grande rue couverte au milieu de la ville, parcourue par une foule toujours en mouvement, elle attire les marins comme la lumière attire les insectes, on y trouve toutes sortes de commerces: pharmacies, marchands de quatre saisons, fleuristes, magasins d'audio-visuels où vont les navigateurs étrangers et des restaurants. C'est là, dans une boutique de spiritueux, que j'ai découvert le "Suntory" et le "Nikka", deux très bons whiskies japonais beaucoup moins chers que le "Johny Walker" et autres boissons maltées anglo-saxonnes, on pouvait aussi y acheter des cognacs et des alcools français, mais à des prix décourageants.
Je me souviens du grand "Mac Do" qui semblait éclipser tout les autres commerces, cet endroit m'impressionnait, je n'avais vu ce type de restaurant qu'en Amérique et en Angleterre... se souvient-on encore que les " fast food " étaient rares en France dans les années 70 ?
Les Japonais aiment bien voir ce qu'ils mangent avant de le commander, c'est pourquoi on trouve à l'entrée des restaurants une reproduction en cire des plats proposés à la clientèle, avec le numéro correspondant à celui marqué sur le menu. Je trouve cela de mauvais goût... Imagine-t-on un plat de choucroute en cire devant la porte de la taverne de Maitre Kanter ? Peut-on concevoir une bouillabaisse en plastique à l'entrée d'un restaurant du Vieux Port ? Autres pays, autres mœurs... Le voilà, le choc des cultures.
Les Japonais aiment particulièrement les fleurs, sûrement que l'imposant décor urbain qui les environne leur donne un besoin de nature et une soif de beauté champêtre. Les trois "villes sœurs" qui se suivent tout le long de la baie : Kobé, Nagoya, Osaka, sont parsemées de petits parcs et de roseraies qui rendent supportable ce paysage de gros buildings, d'autoroutes et de tours en béton. Il est d'ailleurs amusant de voir comment dans les films japonais pour enfants - vus aussi par les enfants de France - cette ambiance à la fois urbaine et fleurie est bien reproduite et fait "sentir" le cadre de vie des Nippons.
Je ne peux pas parler de fleurs sans penser à ma tendre amie - petite fille perdue dans la grande ville -  je ne crois pas avoir connu quelqu'un qui les aimait autant : Eiko chez une fleuriste achetant un bouquet pour les offrir à sa patronne, la bonne Madame Subaru, Eiko respirant des roses dans un jardin d'Osaka, Eiko prise en photo habillée d'un kimono au milieu des glycines, Eiko me dessinant de grandes fleurs dans ma cabine... Le grand imbécile que j'étais n'a même pas su conserver ces témoignages de tendresses si simples et si sincères !

La nuit est tombé sur Motomashi, il est temps de quitter la grande artère et de se diriger vers les ruelles transversales... Ici pas de néons vulgaires, pas de musique violente, on trouve des petits bars confortables et discrets, la musique "jazzy" que l'on y diffuse vous incite à ne pas parler trop fort. J'étais un soir attablé avec des marins Italiens, notre conversation "entre latins" a dû paraitre trop sonore, on est venu nous faire comprendre gentiment qu'il nous fallait parler plus bas afin de ne pas troubler l'ambiance du lieu. Le tout, dit avec un grand sourire...
C'est ici que l'on trouve des filles, des vulgaires et des jolies, certaines veulent venir à bord, d'autres pas, c'est un peu à la tète du client, en tous cas, il faut savoir être persuasif et patient, on a toujours l'impression que ces "dames" nous font une faveur quand elles veulent venir.

Nostalgiques souvenirs des petits bars de "Motomashi" ! Nous n'étions pas obligés de consommer trop souvent et nous pouvions rester parler entre marins jusqu'à tard dans la nuit... J'ai aimé cet officier Ecossais qui me parlait de son cancer de la gorge, il me parlait avec une voix presque inaudible et savait qu'il faisait là son dernier voyage avant de mourir. Je n’ai pas oublié ces Philippins qui m'ont dit être restés huit mois dans le port de Valparaiso sans argent ni courrier, parce que leur armateur les avaient "oubliés" là-bas... Et puis la belle nuit passée à enregistrer les chansons du juke-box  chez Mm Subaru, elle était partie en nous laissant les clés, nous n'étions plus que nous deux, Eiko et moi, nous nous sommes endormis dans les fauteuils du bar... Nuit magique !

Motomashi... Je n'oublierai jamais ce grand tunnel de verre au milieu de Kobé, j’y ai marché parfois seul, mais souvent accompagné de ma douce copine, je revois le grand magasin d'audio-visuel où j'ai acheté ma première radio FM, les épiceries où l'on vend les fruits et légumes dans des barquettes toutes prêtes à être emportées, plus loin c'est la petite boutique de mode où je lui ai offert des chaussures, et puis surtout... Eiko au milieu d'un magasin de fleurs qui me regarde et me sourit...

Par Gérard Guillon.
Inédit. 

1 commentaire:

  1. Trop beau ! c'est simple et plein de charme. Vous avez vécu au Japon ? Ou simple séjour ?

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