Le narrateur, grand-père accompagné de son petit-fils Alexandre, retrouve des souvenirs alors qu'il voyage avec le Mastrou, petit train qui reliait Tournon à Lamastre.
Elles
étaient trois. Elles minaudaient de concert sur le quai de cette gare, riant,
nous donnant un peu la sensation qu’elles se moquaient de nous. Mais l’une
d’elles m’avait tout de suite fait une drôle d’impression. J’avais croisé son
regard. Comment dire ce que j’avais ressenti à ce moment là ? Une sorte de
brûlure au creux de l’estomac. Je ne voyais plus que ses yeux bleus
magnifiques, chaque fois qu’elle tournait son visage vers moi. Jamais une fille
ne m’avait fait cet effet.
Nous
n’avions pas résisté longtemps à l’envie de les rejoindre. « Tant qu’à
faire ce voyage dans ce train touristique, autant que ce soit en agréable
compagnie » avait lancé Michel. Marc n’était pas trop d’accord. Il avait
déjà une régulière et ne voulait pas prendre le risque de lui donner la
sensation de ne pas savoir résister à la première tentation venue. Mais nous
autres, nous n’avions pas vraiment envie de résister à quoi que ce soit.
Michel, en dragueur impénitent, Casanova des amphithéâtres et des salles de
gym, plus expert en filles qu’en théorie des espaces vectoriels et autres
topologie, calculs différentiel et intégral, s’était lancé à l’assaut le
premier. Oh, elles n’étaient pas bien farouches. Elles avaient manifestement,
elles aussi, l’envie de passer quelques instants avec de jeunes garçons de leur
âge et de jouer à nous séduire. Mais moi, je ne pouvais plus la quitter du
regard, comme subjugué par elle. Il se dégageait quelque chose de particulier
de sa personne qui m’impressionnait et m’attirait. Ce regard clair sous cette
crinière brune, ses cheveux longs et légèrement bouclés, ce sourire lumineux, sa
robe bleue et légère que la petite brise de ce début de matinée faisait danser
doucement, sa silhouette élancée, tout me revient en mémoire, comme si cette
scène se rejouait là, maintenant, devant moi.
Michel
avait fait les présentations. Adeline, car elle s’appelait ainsi, s’était tout
de suite rapprochée de moi. Je me sentais ridicule, maladroit. Pourtant, sans
en être au stade de Michel, j’avais mon petit lot de conquêtes féminines à mon
actif.
Nous
étions tous montés dans le même wagon, Michel avait déjà entrepris les deux
autres jeunes-filles de son baratin habituel, les cajolant de sa belle voix de
ténor et de son regard de velours. Elles riaient aux éclats à chacune de ses
réparties. Marc faisait un peu la tête, isolé dans un coin du wagon, nous
montrant ainsi sa désapprobation. Pierre tentait de trouver sa place dans le
jeu de Michel, mais sans beaucoup de chance d’y parvenir. Très vite, Adeline,
que les blagues de mon ami semblaient ennuyer, m’avait entrainé un peu à
l’écart. Elle paraissait bien connaître la région, me commentait certains
passages, me montrait des choses que seule une personne habituée aurait pu me
faire découvrir…
- Elle est passée où grand-mère ?
- Elle va revenir. Ne t'inquiète pas Alex. Elle est avec Émilie aux toilettes.
- Ca fait longtemps déjà !
- Tu vois, il faut qu'elles traversent les deux wagons, et qu'elles reviennent. Et peut-être qu'il y avait déjà d'autres personnes qui attendaient. Et puis tu sais les filles, il leur faut du temps.
Alex
me regarde un instant, puis rassuré, retourne à son observation attentive du
monde extérieur, me laissant revenir tout aussitôt à mes souvenirs d’étudiant.
A suivre.
Par Maurice Revelli.
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